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22 février 2018

La mémoire des œuvres médicales sociales à Bordeaux au XIXème siècle, Séverine Pacteau de Luze

Ce texte est un extrait de l'intervention de Séverine Pacteau de Luze lors du colloque des Musées Protestants Européens, qui a eu lieu dans le Temple de  La Fondation John BOST à La Force le dimanche 29 avril 2017.
Il figure dans le bulletin N° 20 de la SHPVD.


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LA FORCE 2017


Les protestants bordelais ont créé ou remis en activité beaucoup d'oeuvres au XIXe siècle , ce qui n'est pas en soi original, puisque depuis 1685,ils avaient été empêchés de le  faire sauf clandestinement.
 Mais pendant la période de l'édit de Nantes de 1598 à 1685, y compris durant l'application de ce dernier à la rigueur,ils avaient déjà été actifs en matière sociale; il existait en effet en ville  des écoles protestantes  dont les frais d'écolage étaient pris en charge par le consistoire et des maisons de malades à Saint Seurin et Sainte Croix qui proposaient des soins et des visites de médecins à ceux qui étaient malades et démunis (1).
Au XIXe siècle, ces dispositifs sont réactivés et d'autres sont crées; on peut sans exagération parler d'une» floraison d'oeuvres».La première à rouvrir en 1805 est le Diaconat;elle sera suivie en 1829 par la Société de bienfaisance des dames à l'initiative du pasteur Antoine Vermeil ,puis en 1847 par l'ouverture de l'Asile des Vieillards à l'initiative du pasteur Jean -Jacques Villaret et en 1862 par celle de la Maison de santé protestante. Ces œuvres sont appelées jusqu'aux années trente  œuvres majeures et financées par les dons des fidèles. Leur rythme de création une œuvre tous les vingt ans laisse pantois. A côté de ces œuvres majeures,il a existé des œuvres mineures ou réputées telles,car elles ne sont pas le fruit d'initiatives pastorales. Tel est le cas du Relèvement moral, crée par une laîque Marie de Luze en 1890,dans le but d'assister les filles mères et les prisonnières libérées. On passe là à un deuxième type d'oeuvres: laiques et autofinancées,caractéristiques qui deviendront indispensables après 1905 en raison de la séparation des églises et de l'Etat qui ,au nom de la laicité , impose aux Eglises de prendre en charge les traitements des ministres des cultes. De ce point de vue, la floraison des œuvres s'arrête en 1905.
Rappelons quelques éléments du paysage protestant bordelais:Bordeaux ,ville des trois religions est d'abord un ville catholique ,siège de de l'archevêché occupé par de fortes personnalités comme Mgr François de Sourdis. Au début du XIXe siècle, le titulaire est Mgr d'Aviau. Deux fortes minorités confessionnelles  sont présentes en ville:les protestants commerçants pour la plupart, installés en ville s'ils sont français et originaires de Dordogne, de Lot et Garonne ou du Tarn ou aux Chartrons s'ils sont étrangers et une minorité juive sèpharade chassée d'Espagne et du Portugal par l'Inquisition:ce sont de petits commerçants qui vivent autour de la rue Bouhaut (actuelle rue Sainte Catherine).Dans la communauté protestante, les calvinistes français et étrangers (Flamands, Britanniques, Suisses et Allemands) coexistent avec les luthériens, les anglicans et les membres de l'église libre fondée par le suisse Alphonse -Louis Laharpe .  .Allemands et Anglicans n'ont pas avant  le XIXe siècle de lieux de culte particuliers; ils utilisent la maison d'oraison des Chartrons ou des maisons privées .Ils ont aussi ouvert sur les quais un Sailors' Reading Room pour les marins de passage.Les opinions religieuses sont également différentes; après le Synode national de 1872, les bordelais refusent de se scinder en paroisses différentes comme à Nîmes ou à Paris entre deux tiers d'évangéliques et un tiers de libéraux. Les statuts sont réecrits en ce sens et le recrutement des pasteurs obéit à ce dosage jusqu'à l'arrivée d'Hébert Roux en octobre  1938.

De ce fait, les conflits entre pasteurs peuvent être vifs comme le montrent les refus de titulariser les pasteurs Pellissier et Recolin. Politiquement, les protestants bordelais sont favorables à la paix, condition indispensable à la prospérité du commerce;ils sont donc hostiles à Napoléon I et dans une moindre mesure à Napoléon III,mais acquis à la Monarchie de juillet puis à la République en 1870.Ils se précipitent sur les responsabilités civiques et siègent en nombre au Conseil municipal jusqu'au Ralliement des catholiques à la République en 1892, se faisant remarquer par leur refus du jacobinisme.Ils occupent enfin les responsabilités commerciales à la Chambre de commerce et au Tribunal de commerce qu'ils président souvent.
Ils sont riches,commerçants en majorité ou industriels comme David Johnston , patron social avant la lettre et volontiers mécènes. Ils poussent leurs femmes à s'impliquer dans les oeuvres.
 
 
 
I UNE SUCESSION D'OEUVRES MERES
 
On regroupera dans cette catégorie les œuvres d'initiative pastorale.

----Le Diaconat et la SSB sont des œuvres d'assistance assurées par les anciens et les diacres et financées par les fidèles.  Elles procurent une assistance matérielle:du pain, des  logements ,des vêtements ,éventuellement un emploi  .Les bénéficiaires reçoivent à domicile la visite des  douze diacres aux quels un quartier est affecté; les assistés sont exhortés à venir au culte et à envoyer leurs enfants à l'école  protestante . De leur attitude dépend le montant des secours qui est réevalué tous les trois mois.La SSB ,crée par le pasteur Antoine Vermeil , adepte du mouvement du Réveil et futur fondateur des diaconesses, prend en charge les enfants pauvres des écoles qu' elle habille et nourrit  grâce à un fourneau économique tenu par les dames au temple des Chartrons. Les fonds nécessaires sont, comme pour le Diaconat, donnés par le consistoire.
Les deux œuvres sont administrées par un conseil d'administration présidé par le pasteur le plus ancien et composé des diacres .
Il va de soi que les pasteurs titulaires disposent jusqu'en 1905  d'une somme qui leur permet de secourir telle ou telle misère sans qu'ils aient à en référer à quiconque .
 
----L'Asile des vieillards est une initiative du pasteur Jean-Jacques Villaret et des familles Johnston et Guestier qui font don à cet effet d'une maison rue Sainte Elisabeth ,de son ameublement et de vivres pour son ouverture.Le personnel salarié comprend une directrice, un cuisinier et son aide .Les pensionnaires au nombre de vingt  en 1860 couchent dans des dortoirs, doivent faire leur lit, assister au culte hebdomadaire et ne pas abuser de l'alcool.Les dames de la SSB assurent à tour de rôle une présence bénévole dans la maison pour la surveillance  des repas et l'animation. Les frais de pension sont réglés par le consistoire et les pensionnaires sont, si besoin, soignés par des médecins .Ils bénéficient aussi d'une inhumation dans le» carré des vieillards» au cimetière protestant de la ville. Cet  Asile est ouvert aux gens âgés, aux veuves ,aux invalides recommandés par un pasteur.
 
-----La MSP ouvre en 1862 rue Cassignol dans une maison achetée par le consistoire et aux dons des familles Faure, Couve  qui fournissent le budget annuel de 15OOO francs. Vingt malades adultes peuvent y être accueillis en deux dortoirs.Le personnel salarié comprend une directrice, d'abord une diaconesse, puis de 1863 à 1901 une veuve de pasteur Mme Anais Momméja aidée par un cuisinier et une aide.Il n'y a donc pas de personnel soignant spécifique avant l'ouverture d'une école de garde-malades qui travaillent essentiellement en ville chez des malades aisés. La MSP reçoit en 1870 des blessés de guerre tout comme en 1914 où elle est hôpital auxiliaire n°1chargé des soins aux grands blessés français et américains à partir de 1917. La MSP ouvre aussi un cours gratuit de premiers soins pour jeunes filles et jeunes mères ,dirigé par Mme Gross -Droz , diplômée de la Société de secours aux blessés militaires. Enfin, Mme Momméja fonde au Moulleau un sanatorium-colonie de vacances pour enfants pauvres ou malades. Les médecins de toutes confessions consultent à la MSP , dont le docteur Alban Bergonié ,inventeur de la radiothérapie, et le  professeur Demons que John Bost ,à la demande pressante d'Eugénie, vient consulter. La guerre donne à la MSP un rayonnement international dans la mesure où les nurses de l'ANA (American Nurses Association) se reconnaissant dans les méthodes de soins imposées par le docteur Anna Hamilton ,successeur de Mme Momméja , décident de financer la construction de l'école d'infirmières  Florence Nightingale dont la première pierre est posée en 1922,dans le domaine de Bagatelle à Talence, légué à Anna Hamilton par son amie Melle Elisabeth Bosc. Rappelons que pour sa part, la rue Cassignol ferme ses portes en 1929,à la suite de la construction à Bagatelle d'un hôpital- école moderne,réalisation avant- gardiste conçue par Anna Hamilton.
 
 
II LES OEUVRES FILLES.
  • Les écoles protestantes.Celles -ci sont rouvertes dès 1818 pour les garçons dans les locaux
du temple des Chartrons,puis dans les années 1840 pour les filles dans ceux du temple de la Ville. Les frais d'écolage sont pris en charge par les dons des fidèles qui composent le conseil d'administration. Outre les matières de base enseignées selon la méthode lancastrienne, donc novatrice, une formation biblique est donnée aux enfants par le biais d'une école du dimanche dont les instituteurs sont les moniteurs. Ce fut le cas de 1818 à 1832 de Jean Reclus qui de vint ensuite inspecteur des écoles primaires de la ville, puis  de M.Sandoz qui a dirigé l'école des Chartrons de 1832 aux année 1880 où ces écoles de garçons furent municipalisées, à l'exception de celle de la rue Gouffrand qui fonctionna jusqu'en 1939 grâce au dévouement de M.Videau. Quant aux écoles de filles, ouvertes pour répondre à la recommandation de Luther que celles-ci sachent   lire la Bible dans le texte et l'enseignent à leurs enfants,elles durèrent jusqu'en 1902.
En 1880, les écoles protestantes de garçons et de filles de Bordeaux recevaient environ 400
élèves soit beaucoup plus en proportion que les écoles privées catholiques.
  • Les salles d'asile. Elles ont été ouvertes dans les locaux du temple de la Ville et dans une maison  rue Barennes afin de permettre aux mères de jeunes enfants d'aller travailler. Les enfants étaient surveillés, nourris et soignés si besoin était.Mais avec le temps et surtout après 1905,les ressources diminuent et il fallut se résoudre à  fermer écoles et sallesd'asile..Le pasteur Hébert Roux et les professeurs membres du conseil presbytéral Jacques Ellul, Yves Hébert, Louis Joubert défendirent fermement cette position contre l'avis du pasteur Périer (2).
  • Le Relèvement moral a été crée en 1890 par Marie de Luze pour les filles mères et les prisonnières libérées. Elle leur offre un hébergement, une layette et les aide à trouver un emploi pour échapper à l'emprise de leurs souteneurs. L'originalité de cette œuvre est d'être interconfessionnelle et entièrement administrée par des femmes.Marie de Luze l'a présidée de 1890 à sa mort. Elle employait peu de personnel,dans la maison de la rue Laroche offerte par la fondatrice,sinon des dames bénévoles à l'origine,puis des éducateurs professionnels dont Simone Noailles, future adjointe aux affaires sociales de la ville de Bordeaux  sous le mandat de Jacques  Chaban-Delmas.  Aujourd'hui cette œuvre dont le financement est public trouve des ressources complémentaires dans une vente annuelle; elle est toujours administrée par des descendantes de Marie de Luze:Mme Charles Faure, Mme Tesseron et actuellement Mme de Reignac . Elle  loue aussi des chambres en ville pour les jeunes femmes en difficulté sociale et morale.
 
 
III LES OEUVRES ANNEXES
Ce sont des œuvres fondées par des protestants sans en référer au consistoire ou au conseil presbytéral; elles sont laiques et ouvertes à tous les publics. Le rôle des maires protestants de Bordeaux est déterminant.
 
-  L'Asile Leydet ou Asile de nuit: Albert Brandenburg, maire de Bordeaux,et son épouse  Melle Chaumel, sans postérité, lèguent à la ville de Bordeaux  une importante partie de leur fortune pour ouvrir cet établissement qui permet aux sans-abri de trouver un lit et  quoi se nourrir en particulier en hiver.
  • Les Habitations Bon Marché sur la rive droite à l'initiative de Charles Cazalet,négociant et adjoint au maire Albert Brandenburg .Il s'agit d'offrir des habitations accessibles à tous sur le modèle alsacien et celui voulu par Jules Siegfried au Havre avec des jardinets. Ainsi sont bâties deux cités jardins ,l'une rive droite, l'autre rive gauche la cité Coligny. Ces habitations «saines, salubres,gaies ,proprettes, riantes avec caves cimentées, jardin ,eau de la ville,water -closets perfectionnés» (  3) étaient très recherchées.Son épouse Alice ,née Cadenaule a de son côté fondé la Crèche de La Bastide destinée à lutter contre la mortalité infantile(4 ).
  • L'oeuvre des Bains-Douches à bon marché dont Adrien Bayssellance  maire de Bordeaux était le président au motif que «le bain douche est l'instrument par excellence de propreté de propreté et par conséquent de santé»
  • Enfin l'oeuvre des «Débits de Tempérance» dans lesquels on ne sert aucun alcool. Cette initiative d'un négociant fut peu appréciée de ses confrères; il dut s'engager à ne servir que «du vin  bon et naturel» (5).
 
  • Les sociétés mutuelles et de prévoyance:
David Johnston ,créateur de la faiencerie du même nom en 1834 et  maire de Bordeaux proposait par l'intermédiaire d'une société de prévoyance de bons salaires aux ouvriers,des logements, des indemnités de chômage ou d'accidents du travail,des écoles pour les enfants, des repas à midi . La faiencerie Johnston faisait figure d'entreprise modèle et était le plus gros employeur de le la ville.Il engloutit sa fortune dans cette œuvre et dut démissionner de son mandat de maire en 1838.Son successeur le protestant Jules Vieillard continua cette politique sociale (6).
  • La Société protestante des amis des pauvres, annexe d'une œuvre parisienne, proposait des prêts sans intérêt aux ouvriers en quête d'emplois.
  • La Société protestante de prévoyance et de secours mutuels fut fondée en 1855 par les pasteurs Maillard et Pellissier pour proposer des aides lors des accouchements, des maladies, des accidents du travail et des décès.Il est intéressant de noter que le pasteur Maillard président du consistoire était un tenant des idées évangéliques et que le pasteur Pellissier, dont la titularisation avait été refusée à Bordeaux ,était pour sa part un tenant des idées libérales ( 7). Cette volonté de dépassement des divergences par une action commune dans les œuvres est une constante à Bordeaux. Aujourd'hui  encore des anglicans participent régulièrement aux actions sociales du Foyer fraternel de la rue Gouffrand (8) ou plus récemment à la Maison Saint Jean destinée à accueillir les familles des hospitalisés  au CHU  et à l'hôpital Bergonié(9).
 
 
Aujourd'hui c'est à titre individuel que les protestants bordelais sont actifs dans les œuvres qu'elle que soit la dénomination religieuse à laquelle ils appartiennent;anglicans, calvinistes,luthériens, membres  de l'église libre ,voire catholiques agissent de concert dans les services d'assistance et d'accompagnement .Une nouvelle question se pose toutefois depuis le début des années 2000,celle de l'identité du protestantisme dans une société devenue indifférente aux  religions du Livre et confrontée à la radicalisation de certains musulmans.Il est étonnant de ce point de vue de voir surgir dans le protestantisme des poussées identitaires comme celle des «attestants» qui refusent l'autorité du Synode National d' Avignon en 2015 d'accorder aux pasteurs,sous réserve de l'avis de leur conseil presbytéral, la liberté de marier ou non des personnes de même sexe.Cette poussée est peu active à Bordeaux à notre connaissance et traduit le fait que, comme par le passé, les protestants bordelais ont  d'abord  le souci d'assurer au quotidien le fonctionnement des œuvres existantes .Ils essaient ainsi  comme le soulignait déjà Max Weber d'»agir sur le monde» sans relâche. (10)
 
Séverine Pacteau de Luze.
 
 1 S.Pacteau de Luze:Les protestants et Bordeaux, Bordeaux,Mollat 1999,p.
2 S.Pacteau de Luze: Les écoles protestantes de Bordeaux ,RHBG 20 08,n° 13-14   p. 55-67.
3 B.Gibert et P.Fermigier: Adrien Baysellance,action publique et passion discrète,Revue des Pyrénées,2014,n°259,p.45-66.
4 Ibid.p.50 et S.Pacteau de Luze, Charles Cazalet in Dictionnaire biographique des Protestants de France de 1789 à nos jours.P.Cabanel et A.Encrevé( dir.), tome I. Paris,Ed .de Paris 2015.
5 Ibid,p.50.
6 S.Pacteau de Luze Protestantisme et progrès social, le cas de Bordeaux. Le progrès social,M.Woronof f (dir), Akadémos,2009 ,p .177-184.
7  S.Pacteau de Luze Les protestants de Bordeaux,Thèse .Faculté des lettres de Bordeaux, 1974,dir, G.Dupeux ,p.145 et s.
8 S.Pacteau de Luze: A propos des protestants britanniques de Bordeaux et de ses alentours  in Le Royaume -Uni, l'Europe et le monde. Mélanges offerts à F.C.Mougel.  H.Bonin, F.Taliano des Garets, M.Trouvé (dir).Lille, Septentrion,2015, p.67-76.
9 La maison Saint Jean est dirigée par Arabelle de Cazenove,membre du conseil de communauté de la paroisse de Bordeaux-ville. Elle est installée dans un immeuble appartenant au CHU et connaît un grand succès.L'Ordre de Saint Jean vient de tenir en mars 2017 un chapitre à Bordeaux pour envisager une extension.
 10 Ce que Max Weber appelait l'éthique intra- mondaine du capitalisme.
 
Séverine Pacteau de Luze.
Avril 2017.
Dominique MIGNON
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